journaux brésiliens – hors cadre 3

image ci-dessus : Sculptures de Germaine Richier dont Le Roi, La Reine, La Tour (De la série L’Echiquier, grand), Le Menhir peint (set of 6 ) photographiées par Brassaï, ca. 1955

août – septembre : des jours laborieux à l’extrême. lutte pour ne pas abandonner d’écrire, découragée par le constant décalage entre mes intuitions pleines et ma faculté pauvre à réorganiser, découper en parts logiques, appuyer sur la mine de la pensée pour rendre son trait épais et lisible. plus je vieillis plus je me sens plongée dans un milieu trouble, où tout est impression vague, courant qui traverse, affects. il y a cette solitude gentille ; on renonce à dire des choses exactes, et on y renonce tout doucement, sans douleur. si le monde du travail et ses annexes n’y obligeaient pas un minimum, on abandonnerait une fois pour toute le jeu de se prouver capable, perspicace, intelligente, de faire comme si on était à même d’offrir régulièrement cette preuve. je me tourne vers d’autres répétitions. le temps a été comme désossé, il ne passe plus comme avant, la forme ne tient pas, elle s’effondre sur elle-même. je me sens devenir comme ça. notamment au niveau du visage. pour l’instant on ne voit presque rien, si ce n’est que l’arrondi des joues n’est plus si rond, qu’il y a comme une prévision de pli autour de la bouche, qu’une seule paupière, la gauche, tombe légèrement sur l’iris, que les cheveux blancs se multiplient. le visage se prépare à sortir de la première jeunesse. pas tout de suite, mais bientôt. je ne ressens pas d’angoisse, si ce n’est qu’il devienne vieux avant d’avoir eu l’air adulte. à l’accueil de l’hôpital elle demande à Piero si j’ai plus de dix-huit ans, mais elle a regardé très vite, et j’avais un masque. et mon corps, ma posture, ont je-ne-sais-quoi de non-femme, tandis que mes traits perdent petit à petit leurs airs juvéniles ou je cesse enfin de reconnaître l’enfance dans mon propre visage.

d’ailleurs j’ai vu Claire vieille dans la rue. ce n’est pas la première fois que je la vois elle avec un corps plus âgé que l’âge qu’elle a atteint avant de mourir. c’était exactement ce qu’elle aurait pu être à 80 ans, même si je n’ai pas pu apercevoir le visage derrière les grandes lunettes de soleil. dans un corps vieux, fragile, un t-shirt à manches longues qui flotte autour des bras maigres, une canne pour se promener quand même. Claire aurait fait une formidable vieille dame. elle aurait eu 80 ans en 2070. il n’y a rien qui va dans cette pensée, je ne sais pas pourquoi elle me traverse, pourquoi je pense en voyant la vieille dame : mon amie. sûrement à cause du mois de septembre. il s’y passe toujours quelque chose de grave, comme il y a 5 ans. un soir après une bière de trop, je me rends compte que j’ai le pouvoir de la faire apparaître. je la pose sur le balcon. si grande si mince si blonde. je me dis qu’elle est bien là, je la regarde sourire, elle avait pris des cours de portugais l’année précédant sa mort et aussi avait vécu quelques mois au Brésil, je ne me souviens plus en quelle année, alors elle comprend les conversations que nous avons ici sur ce balcon. je ne sais plus de combien de personne tu étais la sœur. je sais seulement que le monde existe un peu moins sans toi. il y a bien sûr des explications extérieures. ce que nous vivons depuis quelques années. avant tu m’attendais dans la rue à l’angle d’un bar coiffée d’un serre-tête lumineux. maintenant on se demande si l’heure est venue d’abandonner les masques. on les garde encore, au supermarché, au centre commercial, parce que les travailleurs en porte et que ça semble le plus juste.

j’ai écrit ce petit paragraphe quand la maman de B. ne venait pas encore de mourir et maintenant il me fait peur. il se passe toujours quelque chose d’horrible. l’horreur vient lécher nos pieds comme une vague. que dire face à quelqu’un dont la vie vient de se couper en deux. peut-être poser une main près de sa joue. on ouvre la maison, les gens s’installent et essayent de se disposer autour de la douleur, pour l’aider à maintenir une forme, pour qu’elle reste à sa place exacte. c’est triste. le mot triste est couché partout.

dès qu’on enlève le cadre, la contrainte du journal, l’écriture s’éparpille, on laisse traîner des fragments, les événements les recouvrent, déjà on ne sait plus quoi en faire. d’un côté l’horreur, de l’autre la vie qui continue et scande ses petites prises : nous avons eu la première grande pluie depuis des mois, vu chanter Alice Caymmi dans un justaucorps blanc de princesse enragée, nous avons acheté deux grandes plantes pour remplacer celles que nous avons laissé s’assoiffer, j’ai essayé d’écrire des choses trop compliquées pour moi et je me suis longuement détestée, les rues sont presque devenues accueillantes les jours précédant les élections, quand tout le monde pensait que Lula pouvait passer au premier tour, on se collait des stickers de partout et le samedi dans la cantine près de la maison les serveurs nous souriaient, on aurait dit un très grand espoir rouge, le lundi matin j’ai croisé la voisine et elle m’a dit Camille…viu como tudo é complicado nesse país? et je regarde mon amour et ses ami-es s’organiser, parler stratégie, moi je peux juste mettre un t-shirt du PT sur mon chien et déambuler dans les rues comme dimanche, autrement c’est l’impuissance totale. ici plus qu’ailleurs, je dois lutter contre mon effacement. est-ce une mission ? pourquoi quelque chose arrive ? Jean-Luc Godard meurt, Bruno Latour meurt, Annie Ernaux gagne le prix Nobel. nous regardons Adieu au langage, que je n’ai jamais vu, j’ai la tête posée sur les genoux de Piero, c’est un des jours les plus secs, je m’endors et me réveille par à-coups, ballotée par les fluctuations sonores, quelqu’un rêve : qui ? il faudrait revoir le film à un moment où je ne risque pas de m’endormir, ils sont rares. je vais dire bonne nuit au chien étendu sur la véranda sans fraicheur, je lui dis adieu mon petit langage, et dans ma propre bouche cette phrase me plait, mon petit langage, je la répète, elle s’autoperforme.

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