journaux brésiliens – hors cadre 2

désormais la batterie de mon téléphone possède une autonomie d’environ dix minutes, ce qui m’empêche d’accomplir mes rituels d’écriture quand je suis dehors, rituels liés au fait de prendre ou saisir – prendre en photo un détail, prendre des notes que je serai capable de relire, enregistrer ma voix. je me rends compte que je suis habituée à conserver des « traces immédiates » de ce que je fais ou vois. ces derniers jours tout a été vécu sans dispositif et je n’arrête pas de penser à la photo que j’aurais dû rapporter ou à l’idée que j’ai perdue le temps de rentrer à la maison. mon plus grand regret c’est d’avoir vu sans saisir sur le chemin du lac l’envol d’une cinquantaine de vautours juste au dessus de ma tête. il y avait un bruit sourd et régulier pendant toute la première partie de la marche, comme si quelque chose de creux frappait une autre chose creuse. mais il est difficile d’évaluer la proximité des sons, et parfois j’entends des chiens aboyer depuis l’autre rive comme s’ils étaient proches. au milieu du chemin l’oiseau était aussi gros que mon chien, qui évidemment se précipite vers lui. ça déclenche une explosion de vautours dans les herbes hautes. pendant une fraction de seconde le ciel devient noir et mouvant, le bruit des ailes précipitées me fond dessus. l’événement vient accrocher la texture du familier. il s’agit d’un de ces moments où le déroulement fluide des gestes et des lieux s’interrompt, et les vautours, le chien et moi nous trouvons subitement là où nous n’aurions pas dû être ensemble, notre rencontre produisant une petite décharge électrique qui dans le même temps accélère et met sur pause, sature l’espace d’une énergie étrange (car nous sommes bien, pendant un instant seulement, dans ce même temps, enveloppe unique et fragile, qui en faisant tenir ensemble des positions contradictoires menace de se rompre, et c’est pour ça que je vois à la fois le nuage de vautours comme arrêté au dessus de ma tête, que l’image semble figée, et aussi que tout me traverse en un éclair, comme si je n’aurais pas dû voir, avant de faire un pas hors de la rencontre, chacun reprenant le temps qui lui est propre). ensuite, après, je suis capable de voir l’immense cadavre sur le sol. d’abord les pieds puis le corps entier. je pense à un cochon sauvage avant que mes yeux ne se portent sur la tête arrondie du capybara dont le corps est déjà déchiqueté et la chair presque jaune. le chien est lâché et j’ai peur qu’il s’assoie à la table des vautours alors je cris très très très fort et pars en courant vers les berges, quand je pars en courant le chien me suit toujours. les vautours se sont tous installés à la cime des arbres et nous regardent, mais imaginez la quantité de viande sur le corps d’un capybara, j’insiste encore une fois : au moins une cinquantaine d’oiseaux de la taille de mon chien, le chien est sur mes talons et se jette joyeusement dans l’eau claire, et ce jour-là, la baignade se déroule sous l’œil attentif des rapaces. au retour, on voit des tesourinha, ces petits oiseaux dont la queue est en forme de ciseaux, ils s’agitent dans les ipês jaunes.

je suis ici depuis assez longtemps pour pouvoir comparer plusieurs floraison d’ipês. cette année je trouve les ipês jaunes moins grandioses que les précédentes, les fleurs plus espacées, certains arbres sont presque chauves. les ipês ne fleurissent que quelques jours par an, ça donne envie de guetter leur densité, de la retenir un peu, de s’allonger dessous pendant plusieurs heures et regarder tomber les fleurs. voyez la question du temps qui revient se blottir contre moi. deux ans et demi au Brésil, ce n’est pas rien. je sens que quelque chose en forme d’ici s’est définitivement installée dans mon corps, que nous nous sommes mutuellement apprivoisées. depuis plusieurs semaines il est question de partir, peut-être, tout se déploie par saccades et je n’arrive pas à organiser la vie avec toujours cette possibilité d’être ailleurs. en étant venue habiter ici, j’ai parfois l’impression d’avoir pris un couteau et scindé ma vie en deux. j’ai à présent deux vies et deux vies possibles et aucune ne sera jamais complète. la séparation est un événement qui ne pourra plus jamais ne pas avoir lieu, et je comprends, depuis quelques temps, que je ne serais plus jamais exactement .

penser à ça. ça me rend triste et grave, une gravité que moralement je ne peux pas m’autoriser à ressentir trop fort. j’ai passé la première partie de ma vie d’adulte à essayer d’aider des personnes qui n’avaient pas choisi, ou en tout cas certainement pas dans les mêmes conditions que moi, leur migration. comme si j’avais déjà incorporé cette tristesse, et que la coupure que je ressens n’était pas exactement mienne, qu’elle s’était ouverte sur autre chose, que je n’ai pas vécu. quelque chose de honteux, à porter ça, ce déplacement dans le déplacement. quand Gal Costa, que nous avons vue en chair et en os, dans un moment d’intensité comparable à celui des vautours, chante Mamãe, mamãe não chore / a vida é assim mesmo, eu fui embora bien sûr que je pense à ma mère, à ses yeux, ses cheveux bouclés, ses habitudes, là dans les beaux paysages de ma Drôme chérie, bien sûr que ça me brise le cœur et que la coupure s’élargit. au milieu, la mer. à présent, AirFrance vend des aller-simples entre 1000 et 2000 euros. ça rend les choses difficiles. ça et aussi, quand je suis en France, comme à l’automne dernier, le fait que je ne dorme pas de la nuit, que je pense à Piero, à Heitor, à mon chien, que je n’arrive pas à organiser la façon dont je pense et que tout flotte, encore, encore, encore, comme au milieu de la mer.

pire encore car personne n’aime le quotidien autant que moi. peut-être le chien. arpenter les lieux de l’université, chercher les variations de détails, la marque des saisons. après plusieurs jours sans téléphone, je me décide à emprunter le grand appareil photo numérique de Piero. je veux des traces de la sécheresse, du ciel clair d’août, des arbres dénudés, des ipês de cette année. j’écris peu et mal, tout est laborieux, la vie est laborieuse, je prends des décisions qui déclenchent d’autres décisions, rien ne s’organise et je crois que c’est parce que je ne suis nulle part. il y a forcément un endroit où je disparais. apprendre à renoncer et à la fois à s’ancrer. je crois que je m’améliore, puis je tombe encore malade. Piero et Barbara me disent que ça peut prendre des années, avant que mon corps ne s’habitue au climat d’ici. sécheresse et poussière de savane. mais lentement, j’apprends à m’intensifier.

1 réflexion sur « journaux brésiliens – hors cadre 2 »

  1. J’aime ton texte. Une sorte de mélancolie s’en dégage. On devine la déchirure que peut être l’exil, ni tout à fait ici, ni tout à fait là-bas.

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