journaux brésiliens – hors cadre 4

image ci-dessus : Alberto Giacometti, Le Chien, 1951

un an sans poser le pied hors du Brésil. je n’ai jamais passé autant de temps sans voir ma famille et les ami-es proches. ne m’attarde pas plus de cinq minutes sur cette pensée ; elle fait mal et porte en elle un fruit de panique. mais impossible ou dangereux de la détruire, de ne jamais s’en approcher. non il faut se souvenir doucement, tactiquement, l’effleurer de temps à autre. la garder proche sans contact prolongé, essayer de vivre sa vie tout n’arrêtant pas de savoir qu’il y a une vie qui est la mienne et que je ne vis pas. ma famille, en particulier, me manque. je me souviens pourtant l’année dernière d’une sensation d’épuisement et d’envahissement. d’être plongée pendant un mois dans le bain familial m’avait vidée de mes forces, en me rendant parfois impatiente ou méchante. comme si le corps ne savait plus jouer ces rapports. chaque vie que nous adoptons est un pli à prendre, rien n’est naturel. quand on a plusieurs plis, et que ces plis sont profonds, on est pliée davantage, et c’est tout. ça n’apporte rien en plus, rien en moins. entre les plis, deux sensations : se sentir envahie ou se sentir abandonnée. souvent les deux à la fois.

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quand je ne tiens pas le journal, je suis moins alignée. je perds la trace de mes émotions. mais je n’ai pas vraiment le temps d’écrire ce journal. d’ailleurs, je suis en train de prendre ce temps à une autre tâche qui ensuite le réclamera. je ne me souviens plus exactement comment était la vie avant, je me demande si ça débordait autant. le travail de bureau paradoxalement me séparait un morceau de temps hors des sollicitations de la vie pendant lequel j’écrivais (au lieu de travailler), et de temps à autre je travaillais très très vite pour rattraper le retard et tout cela n’avait aucune conséquence. je me rends compte que ma vie a toujours été molle. j’essaye de contenir cette mollesse en posant des choses autour. par exemple, dix ans après la fin de mes études, j’ai commencé un nouveau master. je demande au master de me cadrer un peu. ça fonctionne, mais uniquement pour les choses qui relèvent du master. ce que le cadre permet en dehors de lui-même, c’est une forme d’accélération par accumulation. quand la journée va vite, que j’accomplis unes à unes les tâches, du master ou du travail ou de la maison, je suis assez rapidement gagnée par une sensation de puissance, un peu comme quand je faisais du ski et que je descendais une piste difficile et que j’avais cette impression très agréable mais aussi très fugace que les mouvements de mon corps étaient harmonieux et efficaces (ayant grandi près des montagnes, j’ai longtemps été une skieuse de niveau honorable). malheureusement, une fois que la vitesse s’arrête, et il faut qu’elle s’arrête, la mollesse se reforme presque immédiatement. on voit de nouveau les choses pour elles-mêmes : heures visqueuses, corps visqueux, attention visqueuse, cerveau visqueux. rien ne me dégoute plus que la mollesse de mon rapport au monde. mais la vitesse me fatigue et me coûte. dans les deux cas, je ne me fais pas confiance. alors, je rêve de conquérir une intelligence rugueuse et théorique tout en regardant défiler sur mon téléphones des vidéos de golden retrievers.

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comme je dois finir un article et que je suis en retard, je rejoins Piero et des ami-es un peu plus tard, et je vais au bar à pieds. il faut savoir que personne ne fait ça à Brasilia. ça me prend environ 25mn, ce qui est raisonnable. souvenirs de mes trajets absurdes à Paris, où je marchais parfois jusqu’à 2h d’un point à un autre, dans la période où j’avais peur qu’une bombe explose dans le métro. cette période a duré environ un an et demi. mais j’adore marcher, marcher seule et marcher longtemps dans la ville. quand j’ai un but, j’écoute de la musique permettant de marcher vite. j’arrive au bar et tout le monde me dit que je suis folle. il faut dire qu’au Brésil, c’est compliqué d’arpenter les rues seule la nuit, surtout si on est une femme. ce n’est pas une habitude que les gens ont. pour me justifier, je dis que parfois je suis encore plus inquiète en uber, parce que je suis un peu claustrophobe. au moins dans la rue je pense que je peux courir, en cas de besoin. en le disant je n’arrive pas à savoir si c’est vrai ou si je dis ça juste pour parler. suite à quoi tout le monde explique sa technique de survie si jamais le chauffeur se révèle être un agresseur et l’idée de marcher reprend sa place dans l’ordre du monde.

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Gal Gosta est morte, Piero est infiniment triste. je me souviens il y a un mois le jour du velório de la maman de B., morte trop jeune dans des circonstances atroces, comme il faisait grand soleil et comme sa douleur partageait le monde en deux. dans la chapelle on devait se prendre les mains pour prier, j’avais donné la mienne à ma voisine, que je ne connaissais pas, et je ne connaissais pas non plus de prière, ni en portugais ni en français, je regardais Piero qui en connaît mais il ne faisait pas bouger ses lèvres, nous étions peut-être les deux seules personnes de la cérémonie dont les lèvres restaient closes. mais dehors le grand soleil, la blancheur des vêtements. et maintenant Gal. de basculement en basculement, nous basculons.

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un soir, j’essaye d’écrire un article et Piero construit une ville sur SimCity, mais la version de 1993. les saisons passent, la ville change.

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A., 7 ans, à qui je donne des cours « il y a quatre choses que je déteste : les super-héros, les licornes, le rose et les fées« . elle est habillée tout en rose, avec un sac-à-dos pelucheux en forme de licorne.

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croisé de nouveau le roi du quartier (cf. journaux de l’année dernière), l’homme qui trouve que j’aurais dû prendre un chien femelle. il se rappelle de mon nom : « bom dia Camille« , mais une seconde après m’avoir saluée embraye sur le conseil qu’il insiste toujours pour me donner : « tu dois lâcher ton chien, ton chien doit marcher sans laisse, la laisse le stresse… ». à noter que nous sommes au milieu d’une rue passante, qu’il y a des voitures et que son petit caniche manque de traverser le passage piéton alors que le feu est rouge.

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lors d’une promenade avec Heitor, nous voyons des bébés oiseaux tombés ou échappés du nid et la maman très inquiète qui les regarde de loin. ils agitent leurs ailes, sautillent loin de l’arbre. c’est la fin d’être bébé. la maman va s’inquiéter, s’inquiéter, s’inquiéter puis complètement oublier leur existence. pour nous humains l’inquiétude n’a pas de fin. vu aussi un toucan, son grand bec semble plus lourd que son corps. Heitor dit qu’une de ses camarades d’école est probablement bolsonariste « car elle ne vote pas ». je réponds que c’est normal, les enfants ne votent pas, malheureusement il faut attendre d’avoir 18 ans. mais lui me certifie qu’ill vote, qu’il a accompagné sa maman dans l’isoloir et a lui-même appuyé sur le bouton 13, pour donner sa voix à Lula. je n’arrive pas à le convaincre du contraire. d’ailleurs est-ce nécessaire ? je déteste ma pulsion adulte de rectifier, corriger des faits. moi-même, quand je vais voter à l’Ambassade de France, qui me dit que ce que je fais est vrai ?

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les jours de chaleur à 6h30 tout le monde est déjà levé, même les curicacas tachés de terre, même le soleil. après ça devient infernal. mais la lumière dorée du soir dans la petite forêt. les pluies la rendront bientôt inaccessible. un soir, sur le chemin caché entre les herbes hautes apparaît un cheval tirant une charrette, j’ai une seconde pour retenir le chien par son harnais, le cavalier me salue poliment et s’éloigne sur la terre rouge, la charrette est couverte d’autocollants rouges pour Lula. et les grandes pluies arrivent. mercredi soir, un homme remercie la sécurité de l’université de l’avoir laissé faire les poubelles. valeu, obrigado! et ils le saluent en retour.

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Ziggy me force à m’incruster dans un battle de rap. une petite centaine de personnes rassemblée la nuit devant un bâtiment de l’université. le chien insiste pour aller vers la foule, il s’assoie près des gens, tout le monde me dit qu’il est très gros, qu’il ressemble à un tigre, et lui reste fièrement couché au milieu du trottoir refusant de s’en aller, tandis que les basses vibrent dans ses oreilles, ce qui m’inquiète.

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la nuit des élections, je vais au toilette juste au mauvais moment, juste quand la télévision confirme la victoire de Lula. j’entends les hurlements de joie, tout le monde pleure et tout le monde crie. je pleure aussi, confusément. c’est une chaleur rouge qui vous monte dans la gorge. avant de sortir J. met une casquette du MST (mouvement des sans-terre) et Ziggy lui saute dessus pour essayer de la prendre, creusant une petite plaie au milieu de son front, que nous ne remarquons que plus tard. rouge comme le sang, rouge comme la beauté de la nuit, la joie, les drapeaux, les chants. je serre Piero très fort, je sais ce que tout cela veut dire pour lui, et pour les autres. je m’excuse presque de ne pas être brésilienne et d’avoir les larmes aux yeux. on se mêle à la foule, mais tout le monde essaye de couper la file pour acheter des bières au vendeur ambulant, il y a des mecs qui parlent fort, les fameux izquierdomacho (une expression très pratique ici, qui signifie en gros macho de gauche). le monde reprend vite sa forme désagréable. je suite le groupe des filles pour aller faire pipi dans une cachette très peu cachée, une jeune femme nous aborde car elle cherche justement quelqu’un pour la protéger des regards, et pendant qu’elle urine raconte qu’elle a perdu sa mère du Covid. mais qu’elle est heureuse aujourd’hui. tout le monde est heureux. nous nous entassons à l’arrière de la voiture de B. et retournons à la maison pour jouer à Mario. je donne des petits bouts de fromage à Ziggy pour qu’il arrête d’harceler les invitées puis m’endors la nuque tordue sur le tapis du salon. le lendemain envie de dire bonjour à tout le monde dans la rue : Lula a gagné.

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la veille de l’élection j’ai été attaquée par un chat des rues qui a eu peur de Ziggy, il plante ses griffes dans mes jambes nues donc je dois prendre le vaccin contre la rage (beaucoup de cas de rage chez les animaux des rues dans le district fédéral). dans la salle d’attente de l’hôpital public, j’ai vu deux fois des prisonniers venir se faire soigner, les mains menottés. la deuxième fois (je dois prendre 4 dose d’antirabique réparties sur 3 semaines), le policier installe l’homme menotté en fauteil roulant juste devant moi, mais celui-ci est nu, il n’a qu’une blouse trop petite pour se couvrir. il gémit de douleur et dans le même temps essaye de couvrir son corps avec le morceau de tissu. trois jours après l’attaque du chat, Ziggy trouve une portée de chatons cachée dans un recoin de mur et un prend un dans sa gueule. c’est une scène d’horreur, je hurle et lui commence un jeu bizarre où il lance le chaton en l’air et le rattrape (!) je ne sais pas comment, sûrement avec l’énergie du désespoir, je parviens à rattraper le bébé chat. il est tout petit, le poil mouillé de la salive de Ziggy, mais il n’a rien. le chien n’a pas mordu. je réussi à le mettre hors d’atteinte, près de sa mère qui nous regarde cachée derrière une clôture et bien entendu il me griffe copieusement la main. personne ne va me croire, mais le lendemain, une meute de chien sauvage (la même qu’il y a quelques mois, probablement) surgit du mato et court vers Ziggy dans un concert d’aboiements agressifs. je n’hésite pas une seconde à lancer mon corps en avant, levant les bras le plus haut possible et criant pour les effrayer. ensuite je le rappelle près de moi, pour dire tout bas je te protège. et à moi-même je chuchote tu es folle. d’ailleurs je suis si angoissée que j’ai dix fois par jours des micro-hallucinations. je vois des corbeaux, des silhouettes, des ombres bouger là où il n’y a rien.

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je pense à mes projets mais je n’y touche pas. je déteste cette époque où il faut savoir tout faire et tout vivre. même quand j’erre j’aimerais le faire efficacement. j’ai l’impression que tout le monde sort un livre sur un chien. aucun des quelques éditeurs à qui j’ai écrit ne me répond. mes obsessions et ce que je suis capable d’en faire sont soit trop communes, soit trop spécifiques. ça me fatigue. pas envie de me battre pour avoir une place dans ce milieu où je n’ai pas d’ami-es. je voudrais penser qu’il y a de la place pour tout le monde quand il s’agit d’écriture, mais le marché dit que non. pas envie non plus d’écrire sans voir jamais de matérialisation. pas envie de disperser à l’infini des textes en revues. qu’est-ce qui fait envie ? je pourrais rédiger ces journaux jusqu’à épuiser tous les détails du quotidien et du monde qui gravite autour, jusqu’à ce que Ziggy devienne très vieux et meurt, jusqu’à ce que le mato entier soit urbanisé, jusqu’à ne plus habiter ici, je doute même de mon envie d’écrire. je ne ressens aucun impératif. parfois la caresse d’une idée, d’une cadence, d’un fil à tirer par hasard et qui ensuite me fait croire.

1 réflexion sur « journaux brésiliens – hors cadre 4 »

  1. comme ils sont précieux ces journaux,  » parfois la caresse d’une idée, d’une cadence, d’un fil à tirer par hasard et qui ensuite me fait croire. « 

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