journaux brésiliens – hors cadre 1

il faudrait que je m’invente une manière d’écrire à la lisière du pour soi/pour l’extérieur, s’autoriser à osciller, renoncer à l’explication sans abandonner l’intelligible, que les journaux soient l’outil qui creuse auprès de la main, plutôt que le trou dont on ne sait quoi faire.

qu’il y a-t’il ?

répondre en s’autorisant à écrire « comme ça » : une incertitude de temps et d’espace ; dans un futur proche, concernant les lieux et la manière d’y occuper le temps. allons-nous passer cette période loin l’un de l’autre ? incertitude sur la proximité des corps et les intensités qui proviennent de/produisent cette intimité : moments de cigarette sur le balcon, quand chacun est embrouillé dans ses idées et pourtant tend le bras vers l’autre, ajustements de jambes sur le canapé, devant la télévision, gestes de Piero en dehors de la maison, comme si on devenait plus tendres, au dehors, se sachant plus fragiles, se regardant de plus loin, comme en secret, l’après midi sans grande contraintes, pouvoir discuter allongés sur le lit, rêver à organiser la vie ou organiser le rêve de vivre, etc. apprendre à ne pas être dépendante, d’accord, mais je me demande, parfois, pour quoi faire ? si je réponds, pour prendre soin de l’amour, alors suis-je déjà perdue ?

un livre plus ou moins fini, deux projets de livre, une écriture sèche et laborieuse. doit écrire « Rema » (mais tout ce que je fais commence par s’appeler Rema, pour finalement s’appeler autrement. comme un nom transitoire, Rema dans ma langue intérieure signifie : faire), doit se demander si l’essai est bien à ma portée. pas sûre que ce soit MOI qui doive l’écrire, et ce doute rend tout bancal (je détesterais que ce ne soit pas moi qui l’écrive). pas assez intelligente. toujours. lire est un effort. désir de l’être plus, pas pour moi, mais pour mieux accompagner d’autres, mieux faire lien. alors l’objectif entrave le moyen. c’est original. ce que je lis : oublié si je ne lis pas trois fois, en prenant des notes. extrême amnésie pour tout ce qui effleure le théorique. pourquoi ne pas renoncer ? parce qu’incapacité symétrique de faire corps ? sur le terrain de jeu, ne pas savoir que faire des bras des jambes et du visage, ne pas savoir tout contrôler en même temps et ne surtout pas que ça se voit. comme petite. vis-à-vis de moi-même, deux sentiments : ou fière, ou honteuse. en ce moment, plutôt honteuse. attention à ne pas être uniquement potentielle. se dire : je suis capable d’écrire quelque chose de magnifique, et se lover à l’intérieur de cette capacité, se consoler d’elle. être capable ne veut rien dire.

beauté : les oiseaux vus de très près, presque à compter leurs plumes, aras bleus et jaunes. dans une fête le lent apprivoisement des lieux et des postures par des enfants jeunes, Heitor et Agnes finissant par courir puis se jeter l’un contre l’autre dans une joie violente, impossible de les arrêter, trois heures plus tôt ils n’osaient pas se regarder. les yeux de Piero croisés de l’autre côté de la pièce, par-dessus plusieurs épaules, se sentir solide et aussi le petit vertige d’un amour qui tremble autour de sa propre flamme, se réactive. quand tu me liras : je t’aime. intensités. certains jours, la sensation que j’ai fait tout ce qu’il y avait à faire pour que le chien soit comblé. un après-midi au lac, une soirée dans un jardin, il n’arrête pas de courir, mais ne fait pas de bêtise. grand bonheur pour moi (pourquoi ?). l’eau du lac claire transparente fraiche le matin comme un grand mensonge. feu sur l’autre rive. temps de sécheresse. une cendre se pose sur ma main.

question de la dette. toujours en dette de quelque chose. culpabilité, sujet, don contre don, relire Mauss ? ou l’Homme aux rats ? et ce que l’on se doit à soi-même, est-ce une dette ?

divers problèmes autour du groupe, du monde, de la place à l’intérieur. dans un des cours auxquels je suis inscrite, sensation d’être particulièrement étrangère sans pouvoir faire la part des choses. quelque chose de révérencieux, envers la figure du professeur, de l’intellectuel, que je ne sais pas partager. un jour, quelqu’un fait un commentaire raciste et je juge de mon devoir de réagir. dommage que ce soit moi qui le fasse (sexualisation/infantilisation des femmes issues des peuples indigènes du Brésil. difficile de dire en tant que française, mais difficile aussi de garder le silence). depuis j’ai honte de me rendre au cours. impression d’avoir dépassé une limite ou rompu un pacte dans lequel je n’étais pourtant pas incluse. aussi je ne sais pas quoi penser des films de Jean Rouch. ils me mettent très mal à l’aise. son colonialisme baigné d’affections sincères, son arrogance je crois. mais tout le monde a l’air de trouver ça génial, alors je pense : il y a là quelque chose que je ne comprends pas. cœur trop politique ? manque de croyance dans le pouvoir de l’art, du génie créateur ? 1960, scène où Edgar Morin, à la table d’un bar, demande brusquement à deux étudiants ivoiriens, qui jusqu’ici étaient en train de parler de la solidarité entre peuples africains colonisés, de deviner ce que signifie le numéro tatoué sur l’avant-bras de Marceline Loridan (matricule de camp de concentration). jeu faussement léger pendant quelques instants : à ton avis qu’est-ce que c’est ? non ce n’est pas un numéro de téléphone…. que veut dire cette scène ? pourquoi je la trouve particulièrement obscène ? forme de silence qui tombe sur les corps.

lectures : romans de Simone de Beauvoir, pour souffler. Nancy Huston, son journal de création. impression face à elle de ne pas être une femme et de l’être trop. Relire Berlant, face à laquelle je ne me sens pas intelligente, et autres de l’affect theory, beauté de Kathleen Stewart. l’usuel sur les chiens, que je ressasse. difficile, voir impossible, d’écrire en portugais. je me demande trop, en général, et pas assez, en particulier. mieux organiser les motifs, les journées, le futur. mais ne pas avoir peur d’être hors-cadre, pour un temps.

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