journaux brésiliens – janvier 2022

les jours se ressemblent tant. ce sont les photos dans les archives de mon téléphone qui me permettent de reconstituer le temps vécu, reconnaître les détails qui s’élèveront au rang d’objets. mais je ne prends de photo qu’à l’extérieur. où vont les images de la maison ? 4 janvier : deux chouettes perchées sur un lampadaires, entre elles passent un arc-en-ciel, le fond du ciel est couleur orage. 5 janvier : Ziggy près du parterre de fleurs violettes auprès duquel il s’arrête tous les jours, pour renifler minutieusement chaque tige. sur la photo, il a une sale tête : c’est parce qu’il est malade à cause de la dermatite (trop de baignades lors de notre séjour à Pírenopolis) et des antibiotiques supposés le soigner. la vétérinaire lui a presque entièrement rasé la joue gauche et je dois désinfecter la plaie plusieurs fois par jour, puis passer la pommade. les médicaments le font vomir. il est très nerveux. ce que je sais grâce à cette photo : durant la première moitié de janvier, la petite plaie humide, sous l’oreille gauche de mon chien – sa forme, sa texture, son étendue, sa couleur – est au centre de mes préoccupations.  8 janvier : vidéo de Ziggy sous la pluie. photo de Ziggy dans un trou près de la bibliothèque. 10 janvier : vidéos de Ziggy récupérant sa balle coincée en haut d’un arbre. nouveau jeu. plusieurs selfies, je porte un pull rouge, il fait relativement froid, des photos de fleurs, de pages dans des livres (je lis les deux histoires des lignes par Tim Ingold, relis tout bell hooks et tout Joan Didion pour un article que j’essaye d’écrire mais qui ne cesse de prendre de l’ampleur sans jamais prendre corps), etc. toujours pareil. 20 janvier, enfin une variation : Heitor et Piero sur la nappe quadrillée, en train de manger des algues séchées dans la lumière de fin d’après-midi. je n’aime pas du tout ça. le dégout finit par les gagner eux aussi et Piero donne les restes au chien, qui les mâchouille l’air heureux. le même jour plane dans le ciel un immense nuage en forme de soucoupe volante. tout Brasília poste la même photo du même nuage sur Instagram. Piero trouve un article expliquant que ce nuage est dangereux, pour une raison qui n’était pas suffisamment intéressante pour que je m’en souvienne (je me souviens difficilement). le même jour ou le suivant, on emmène Heitor jouer au parc, il porte un t-shirt de Spiderman. quand arrive un enfant du même âge avec un t-shirt de Batman, il n’ose pas l’aborder pour  jouer. et je ne sais plus quand, car je n’ai pas de photo, mais un soir alors que nous nous promenons dans l’université – calme tiédeur de la nuit récemment tombée, le chien lâché furetant dans nos jambes – nous apercevons dans le ciel un avion qui semble anormalement bas. il nous survole à plusieurs reprises, comme s’il cherchait à atterrir, et nous distinguons une étrange lueur rouge sur son abdomen. c’est Piero qui la remarque en premier, et on commence à penser qu’il a pris feu et va s’écraser. en l’espace de quelques minutes, je suis convaincue que l’avion va effectivement s’écraser. nous pressons le pas, je rattache le chien, mais est-ce que ça sert vraiment à quelque chose si l’avion doit tomber près de nous. l’appareil disparaît dans le lointain. le lendemain rien dans les journaux, alors : il s’agissait d’une hallucination. mais je le sentais dans mon corps, que quelque chose d’aussi terrible pouvait, allait, arriver. Piero aussi. tout l’espace changeait, son rapport aux muscles de mes épaules, la lenteur du ciel, les couleurs profondes. depuis j’ai rêvé trois fois d’avions qui s’écrasent.

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pendant la journée, l’université que je connais vide depuis presque deux ans se repeuple petit à petit. des étudiant.es à vélos, des étudiant.es à pied. certains cours ont repris en présentiel. ça complique ma vie avec le chien. je ne peux plus trop le laisser vagabonder. il n’y a rien qu’il aime tant que vagabonder le long des bâtiments, dans les creux, les gouttières, les renfoncements des portes, fouiner en dessous des barrières, suivre un mur jusqu’à sa fin, puis faire marcher arrière, le faire trois fois, de plus en plus vite. je me rends compte qu’il préfère ces parcours urbains, pleins d’obstacles et de curiosités, aux grands espaces de plantes et d’herbes à perte de vue. il s’invente des jeux, des défis. évidemment, je ne peux pas souhaiter que le monde reste suspendu uniquement pour promener mon chien dans de bonnes conditions. c’est ce que je me répète quand je rêve un peu trop longtemps d’être seule au monde. le plus simple serait de lui apprendre à ne pas sauter sur les gens, mais c’est au dessus de mes forces. en vérité, la réaffectation des espaces de l’université à leur fonction première m’inquiète car il y a quelques jours j’ai découvert qu’un chantier s’était installé à la place du petit chemin entre les herbes hautes où je lâche Ziggy tous les jours, depuis le début. en voyant la terre retournée, des grandes machines bleues et jaunes, les bambous coupées, en ne reconnaissant pas notre endroit, j’ai des sanglots d’enfant. je promets à mon chien de trouver d’autres espaces, d’autres solutions. pour qu’il puisse courir sans trop s’éloigner de la maison. je lui dis à voix haute : nous marcherons ailleurs jusqu’à coucher les herbes et ouvrir d’autres chemins. heureusement, la moitié du champ a été préservée, mais il faut faire un grand tour. je le prends en photo debout au milieu des troncs couchés, là où avant il trouvait de l’ombre et des sillons où perdre ses jouets. mais je doute qu’il ressente quoi que ce soit qui puisse se rapprocher de mon sentimentalisme. le chantier durera un an. il faut dès à présent inventer d’autres habitudes.

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je lance des balles à Ziggy sur un terrain de jeu entouré de grillages, où les animaux sont interdits. de l’autre côté de la clôture, un jeune homme fouille dans une poubelle, ce qui attire mon attention. une fois la main mise sur un gobelet en plastique, il y verse un peu d’eau de sa gourde et le tend à un chien qui à première vue n’est pas sauvage, puisqu’il porte un harnais. mais l’animal recule. je m’approche à mon tour. dans le bosquet où il part se protéger de ma main tendue, nous découvrons un matelas et une chaise. le garçon dit que son maître devait sûrement dormir là, mais qu’il a dû partir, et que le chien attend qu’il revienne en gardant ses affaires. je le prends en photo et ce n’est qu’une fois à la maison que je parviens à voir à quel point ses yeux sont tristes et craintifs.

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notre vie depuis bientôt deux ans est une vie sans souvenirs. cette évidence est tombée sur moi un soir. j’ai beaucoup plus de souvenirs mettons de l’année 2019, que depuis deux ans. quelques jours plus tard, j’ai lu un article, peut-être du Washington post, selon lequel beaucoup de personnes perdent la mémoire pendant la pandémie. ne se souviennent plus de leur âge exact. de quoi nous rappelerons-nous de ces dernières années ? qu’est-ce qui compte ? les souvenirs des mois écoulés : venus de l’extérieur, quand nous avons voyagé, ou quand nous nous sommes autorisés à sortir de l’ordinaire. peut-être la fonction des journaux. de lutter contre. je regrette mon manque d’énergie de novembre, lors du séjour en France, de n’avoir pas su vivre davantage, quand j’en avais la possibilité. mais je voulais que Piero soit dans la vie aussi, avec moi. ici, la beauté du monde est à chercher dans les détails d’un quotidien d’inquiétudes. j’essaye de rester attentive. une minuscule sauterelle fait des bonds sur le dos du chien. vision nouvelle d’un arbre plein de fleurs rouge vif. un matin encore dans le lit Piero me montre le corps zébré de bébés antas sur l’écran de son téléphone, et dit qu’on devrait s’en faire un tatouage. les pierres translucides qu’avec Heitor nous ramassons par terre et qu’il appelle des cristaux. un baiser dans le creux du dos, auquel on ne s’attend pas. le visage de Piero quand il est parvenu à quelque chose de bien, quand il vient de rencontrer une solution. et parfois, parfois, quand soudain j’arrive à penser, à écrire. ces derniers temps, le travail lent, ingrat du poème me rend ma densité. début janvier, on m’en demande dix : je le fais et ça me sauve, l’espace de quelques jours. je pense aux poèmes, je les enregistre à voix haute sur mon téléphone, je les écoute en marchant, je les corrige, je les fait lire à Piero, je les fait tourner dans ma bouche jusqu’à qu’on se fatigue et qu’ils deviennent solides. alors on ne peut plus toucher, ou dans très longtemps, corriger légèrement un angle. la première moitié de janvier, ces dix poèmes me tiennent la tête hors de l’eau et je comprends à quel point j’ai besoin d’un ouvrage.

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j’étais dehors à discuter avec un voisin, il me dit en riant qu’il n’a jamais vu mon visage. je décroche mon masque l’espace de quelques secondes et je vois ses yeux s’arrondir d’étonnement, qu’il n’a pas le temps de cacher. j’ai honte de mon visage découvert.

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ensuite, c’est la musique. longtemps que je ne m’étais pas penchée sur elle. il y a des couloirs : un jour on franchit une porte et il n’y a rien derrière, à peine un mur et le bois frappe contre. des mois plus tard, la même porte s’ouvre sur un long couloir. je suis dans le couloir. il faut ouvrir la porte au bon moment mais on ne sait pas quand. pour la musique, je dois être particulièrement précautionneuse, car mon rapport est triste. davantage qu’avec l’écriture. dès quatre ans, je voudrais être chanteuse. il y a une vidéo de moi à cet âge. Je pense que j’ai demandé à ma mère de me filmer. j’ai les cheveux courts comme un garçon et je chante la chanson qui parle d’un petit oiseau sur un oranger. j’ai déjà ce tic de concentration : je regarde de travers, comme si j’inspectais quelque chose, l’œil droit plissé, la tête penchée. je m’applique. je me souviens avoir revu cette vidéo à l’adolescence. je ne l’avais pas trouvée mignonne. depuis petite je m’imagine chanter devant les gens, mais je ne supporte pas qu’on me regarde. à l’école de musique de mon petit village, j’étais la seule à redoubler ma première année de solfège. je ne suis pas assez droite pour la musique. je rate toutes les dictées de rythme. ensuite j’essaye d’apprendre la guitare mais soyons honnête : je n’y arrive pas. est-ce que mon manque de talent me protège ? parfois je pense que je suis comme un génie de la musique sans bras sans jambes sans voix et sans système de notation. si vous saviez ce que j’entends dans ma tête. des choses merveilleuses. l’arrivée dans ma vie des ordinateurs portables, des écouteurs et des micros me permet d’établir une annexe cérébrale secrète dédiée à la musique. je peux enregistrer des sons, ma propre voix, les découper, les modifier, personne ne me regarde faire : donc personne ne voit comment je fais. je peux être musicienne sans savoir jouer. j’y trouve peut-être un plaisir analogue à celui de la petite fille qui le soir dans son lit s’imagine chanter devant un public, tout en sachant très bien qu’elle ne le fera pas. je n’ai pas besoin de mettre en jeu mon corps. l’ordinateur est le dispositif de ma rêverie. je peux faire semblant, y compris pour moi-même. je sais que j’ai écrit, le mois dernier, que faire semblant me coutait. mais je crois que dans certains cas, ça me sauve. je fais glisser des sons le long d’une piste que je suis la seule à entendre, et dans ces moments-là je me sens toute puissante.

mais je suis contente d’avoir trouvé l’écriture. la honte s’accommode mieux des poèmes, car personne n’a envie de vous observer exactement en train d’écrire.

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s’il doit avoir une forme de bilan : ce mois de janvier, dix poèmes, de la musique, et une tentative de texte. le texte, c’est le plus compliqué, car il s’agit d’écrire quelque chose de potentiellement théorique, je me sens toute petite et je ne sais pas à laquelle de mes idées accorder du crédit. dès que je pense quelque chose, je me demande : est-ce que c’est juste ? et le gouffre s’ouvre sous mes pieds.

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comme il fait très chaud et qu’il y a des travaux en journée, j’essaye rendre la deuxième longue promenade de Ziggy nocturne. on va sur le chantier déserte, voir ce qui a changé. dans le noir total je vois briller ses yeux de créature jaune. la lampe de mon téléphone balaye le sol. désormais il y a un immense trou, entouré de barrières en métal. les bambous sont toujours couchés à terre. j’ai l’impression puérile de me venger, en continuant de me rendre à l’endroit qui n’est déjà plus un chemin bordé d’herbes hautes. en vérité je suis juste une petite ombre au milieu d’arbres abattus, accompagnée d’un chien peureux qui n’aime pas trop le noir, et me colle aux jambes.

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j’ai une réaction assez forte à la troisième dose. un gonflement s’étend de mon bras gauche jusqu’à mon cou et j’ai la moitié du visage engourdi. mais ça passe. les derniers jours de janvier, nous préparons des valises pour un petit voyage. voir la mer. en bas dans la rue, trois femmes munies de grands bâtons cueillent les mangues au sommet des arbres et remplissent des sacs en plastique. c’est l’époque où les mangues tombent de partout, les trottoirs sont recouverts de mangues trop mûres, il y a des guêpes dessus. quand on passe sous un manguier, il n’est pas rare d’entendre un son sec à quelques centimètres du corps, le bruit d’un fruit qui s’écrase. je me sens plutôt bien, malgré la tristesse de laisser mon chien quelques jours. il détecte l’odeur d’un départ, je m’assoie par terre pour être à sa hauteur et il essaye de lover son grand corps sur mes genoux, tout en me mordillant la main. il s’endort presque comme ça, la tête contre mon ventre. Piero fait chauffer de l’eau pour une infusion de camomille, et nous fumerons la dernière cigarette du soir, du mois. j’essaye de penser à une forme de discipline. comme il faut être toujours droite pour maintenir sa joie, peut-être la communiquer à d’autres, comme il faut toujours se surveiller.

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Thirst, Sally Gall (1999)

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